Bons baisers d’Ukraine

Le 23 février dernier, l’un de « mes collègues » Mondoblogueurs – dont les merveilleux billets, trop peu connus à mon goût – publiait un honorable article sur son voyage mi- initiatique mi- amoureux en terre ukrainienne en 2012. (Je m’ose au léchage de bottes même s’il est question ici ni d’oser, ni de lécher, mais de rendre à César ce qui appartient à César.)   

Mardi 25 février 2014, ma radio, mon téléviseur mes journaux et mon ordinateur m’annonçaient en boucle et en looping la fuite du président ukrainien Ianouchkovtich et la libération de l’opposante Ioulia Timochenko ; au même moment sur le site de Médiapart, je lisais : « C’est une victoire des masses, comme les fuites de Ben Ali, de Moubarak et de Morsi. Dire cela n’implique aucun optimisme béat, mais constitue le b.a.-ba de tout réalisme révolutionnaire. »

Je me ferais ici poule mouillée en  m’abstenant de donner mon point de vue sur la CHOSE et  ne m’embarquerais pas à revenir sur le pourquoi du comment du désastre qui fit pleurer, entre autres, les sportifs de la congrégation ukrainienne aux JO de Sotchi.  Que dire ou ne pas dire alors ? Retourner le schmilblick dans l’autre sens, pourquoi pas ? S’accorder au milieu du désastre une pause souvenir. Éteindre radio, télévision et ordinateur, refermer les journaux, faire comme si de rien n’était et se remémorer : que me reste-t-il de mes deux semaines en terre ukrainienne ?

Ma guide et moi. Kiev 1998

Ma guide et moi. Kiev 1998 ©L.Guérin

Je suis allée en Ukraine, il y a 16 ans, en 1998,  sans connaissance aucune, moi aussi, du russe ou de l’ukrainien, juste une visite fraternelle à l’un de mes frères qui y exerçait son devoir civique qu’était le service militaire obligatoire en coopération de l’époque […] J’avais 15 ans, j’avais l’adolescence et je n’avais pas de quoi (je croyais) crâner auprès de mes amis de l’époque, eux, qui passaient leurs vacances à la Martinique, en Provence, en Italie…  A cet âge niais, il n’y avait rien à rajouter devant les gueules moqueuses d’incompréhension de mes camarades de classe : « Qu’est-ce que tu vas foutre en Ukraine ??? »

Hier soir, j’ai regroupé tous mes neurones possibles, inimaginables et viables! L’attroupement nerveux terminé, je me suis mise en marche, direction mes jeunes souvenirs d’Ukraine. Se souvenir d’il y a 16 ans, aujourd’hui du haut de mes 31 ans, me paraît si loin, pourtant la réminiscence garde de sa magie l’ivresse qu’elle apporte. Magique ! J’ai ouvert la boîte aux outils, soit mon cortex avec son lobe pariétal, temporal et occipital, du cerveau au clavier, l’adolescente en vacances en Ukraine que je fus, n’était plus très loin et j’ai écrit, ceci :

Je me souviens de mon arrivée avec ma mère à l’aéroport international de Kiev, le rustre sur les visages des agents de sécurité et des soldats soviétiques armés jusqu’aux dents. Je me souviens avoir joué au jeu de l’intimidation douanière et de m’en être plutôt rapidement bien sortie.

Je me souviens de Kiev et de son doux gris,  du vert de l’église Sofia, du bleu pastel du Palais Marie,  et du jaune de la cathédrale Saint-Vladimir. Je me souviens du ralenti qui semblait ponctuer les recoins de cette ville, une légère brume d’où pétaradaient les pots d’échappement de vieilles carlingues comme on n’en voyait plus nulle part. La pie est attirée par tout ce qui brille, à Kiev mon regard n’eut de cesse de s’agripper aux dorés des innombrables clochers, tourelles, dômes dont la brillance piquait le ciel de jour comme de nuit.

Je me souviens des foules d’une fin de match du Dynamo de Kiev, je revois le nom du tsar footballistique de l’époque, le joueur ukrainien dont le nom se plaquait sur tous les maillots, sur toutes les lèvres et dans tous les cris : le bel Andrey Schevchenko.

Andrey Schevchenko : Dynamo Kiev 98 Photo: http://www.sofoot.com/

Andrey Schevchenko : Dynamo Kiev 98 Photo: http://www.sofoot.com/

Place de la Révolution, au loin, en point de fuite, je me souviens de l’arche de la réunification russo-ukrainienne. Suivant au pas ma guide ukrainienne, étudiante universitaire en langue française, dont le prénom n’habite plus malheureusement aujourd’hui mon cortex, je me souviens de ses histoires, ses explications, sa petite voix, et le roulement de son accent. Je me souviens m’asseoir sur l’un des murets du parc Tarass Chevtchenko, pointer la tête vers le haut, pour apercevoir la fin d’une partie de jeux d’échecs, exécutée avec minutie par des mains d’hommes recroquevillées dans leurs mitaines; le bout des doigts rougis et le sacrifice de la Reine, je m’en souviens.

Je priais peu, mais avais tant à observer. Les églises orthodoxes de Kiev, je me souviens les avoir toutes visitées, de l’une je rebondissais vers une autre encore et encore. Nouer un foulard sur ma tête et assister tous les jours à une messe orthodoxe allaient bien au-delà du rituel ; la beauté architecturale slave ponctuée par les prières chuchotées des croyants,  je m’en souviens.

Je me souviens aussi de certains noms sans images associées : le marché des Grands-mères ou encore le Crechtchatik dont l’orthographe m’échappe aujourd’hui,  les Champs-Elysées de Kiev, comme disaient les guides touristiques de ma mère. Je me souviens du goût du traditionnel Bortsch et de cette vodka aromatisée au miel et au piment. Je me souviens aussi de la lenteur du service dans les commerces, je me souviens des cours des immeubles, où se faufilaient courbées des grands-mères ramassant quotidiennement des bouteilles de verre et de plastique consignées. Je me souviens de la présence visible de certains réseaux mafieux. Le Baryton, le Ténor et l’Alto de l’Opéra national de Kiev, je m’en souviens.

Je me souviens aussi de l’odeur poussiéreuse de l’ex-Union des Républiques socialistes soviétiques. Je me souviens en catimini avoir acheté, dans les allées du métro des copies CD de Charles Aznavour, Edith Piaf et des incontournables groupes ukrainiens et russes de l’époque, je me souviens avoir tant dansé sur ce hit ukrainien.

 

Je me souviens du train de nuit reliant Kiev à la petite perle de la mer Noire : Odessa.  Comment oublier le charme et le juste nécessaire de ces trains aux allures soviétiques dont l’incommensurable lenteur du déplacement donnait le temps au temps. Je me souviens des vendeurs de poissons séchés, des clapotis dans les verres de vodka, de l’allure grave des contrôleurs ferroviaires calmant l’humeur trop joyeuse de certains passagers. Je me souviens de la mer Noire, du port et du paysage actif que renvoyait l’activité des industries.

Je me souviens avoir foulé les marches de l’escalier le plus connu du cinéma soviétique muet : le mythique escalier Potemkine, qui doit sa renommée au  film de Sergueï Eisenstein, Le Cuirassé  Potemkine sorti en 1925.

Le vécu in vitro.

Il est étrange de raconter l’Ukraine de 1998, la seule que j’ai connue ;  la richesse de ces deux semaines de mon adolescence dans ce pays, avec ma mère et mon frère, se trouve moins dans le visible, mais plutôt dans le ressenti, les rencontres, les récits écoutés et dans les imprévus permanents et surprenants.

Rectification sur ce qui a été précédemment dit : je vais tout de même évoquer un bref avis. Chacun en fera ce qu’il en veut ! Au moment de la rédaction de ce billet, comme tout le monde, j’ignore ce qu’il va advenir de l’Ukraine. Le président ukrainien Viktor Ianoukovitch destitué de ses fonctions présidentielles fait désormais l’objet d’un mandat d’arrêt pour « meurtres de masse » de civils ; aux dernières nouvelles le bonhomme court toujours. Certains envisagent déjà la probabilité d’une Ukraine coupée en deux, d’un côté les pro-européens, de l’autre, les pro-russes. Non loin de là, suite à de violentes critiques, le Kremlin accuse à la fois l’attitude des nouvelles autorités à Kiev et l’attitude des pays occidentaux. Ne jamais oublier que la Russie n’est pas Poutine et que Poutine n’est pas la Russie, le premier intéressé ne l’a malheureusement jamais compris.

De mon côté de l’Europe, l’adolescente de l’époque se souvient de l’Ukraine et l’adulte d’aujourd’hui y réfléchit. De mes origines polonaises par ma grand-mère maternelle,  je sais ô combien l’indépendance de la Pologne entre 1989 et 1995 fut compliquée et elle aussi mouvementée, je sais ô combien son entrée en 2004 dans l’Union européenne lui donna ce second souffle qui revigore. Rien n’est jamais parfait partout et ailleurs, souhaitons juste que l’Ukraine puisse, elle aussi, rapidement reprendre un peu d’air et respirer à son rythme.

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aurora

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8 réflexions au sujet de « Bons baisers d’Ukraine »

  1. Ah oui! Le train! Merci pour la pub, Aurore. Comme disait Nietzsche, «Je ne suis pas encore à l’ordre du jour : il en est qui naissent posthumes.» (Tu penses que si j’utilisais plus la fonction «bold», on me lirait davantage?)

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