Broken News…

 

Il y a des semaines qui se suivent et qui ne se ressemblent pas.  Il y a des semaines où la stratosphère tourne de travers. Il y a des semaines construites autour d’une actualité micro-climatique qu’on enferme avec soi, pour en faire n’importe quoi. Des semaines où on ne sait plus donner de l’ordre aux événements,  aux phrases dites, aux images vues, aux mots entendus. Il y a des semaines donc où on se laisse aller à la cadence d’une actualité patchwork, une cuillerée de vie d’ici et une pincée de vie de là-bas. Bref, il y a des semaines où malencontreusement tout fout le camp.

Voici venu le moment  du recensement, purger sa tête des restes, se vider de ses idées stagnantes.

Mes pieds à Berlin, ma tête quelque part : l’actualité est là, avec un je ne sais quoi qui donnerait presque de la désinvolture à tout ça.

Mardi 15 janvier 2013. Opération Serval, 5ème jour d’intervention de l’Armée française au Mali. Même jour, Berlin, Opération Fashion Week, 1er jour d’intervention des blogueuses mode influentes.

D’un côté, on avance camouflé de Mopti à Gossi, de l’autre côté,  sous -9C°, on s’expose sur les trottoirs berlinois enneigés : les pantalons sont tenacement trop courts sur bottines   trop basses, la peau des chevilles frissonnent, les chaussures claquent du haut talon et les odeurs cuirs des sacs à main, pures marques, embaument  le métro. Rien d’autre que du visionnage de tissus en tout genre,  sur mannequins grands corps affamés mais tenaces. A la même heure, sur grands corps maliens terrifiés, défilent châtiments et atrocités.

Mercredi 16 janvier  2013. Les soldats français des forces spéciales et combattants islamistes sont  à Diabali, à 400 km au nord de Bamako. Au même instant, des centaines de travailleurs algériens et des dizaines d’étrangers ont été pris en otages par un groupe islamique sur le site d’In Aménas, dans le centre-est de l’Algérie.

À Berlin, la mode défile encore. Accoudée au bar,  une coupe Veuve Clicquot en main, autour de moi des « Modeux » me parlent fibres cachemires moi qui suis restée à l’échelon polyester-polyamide. On me dit :

_Touchez-moi ça, c’est de l’Argentine !

_Comment ?

_Mon cachemire ! C’est de la chèvre d’Argentine, donc bien mieux que le cachemire d’Inde  , tu comprends !

_Non, je ne comprends pas!

Le premier jour, j’y ai mis beaucoup de volonté, le deuxième jour, j’ai compris qu’intervenir  sur un territoire inconnu, au Mali ou à Berlin, comportait des risques. On ne m’y reprendra pas deux fois.

Vendredi 18 janvier 2013. Alors qu’il est toujours très difficile de connaître exactement à In Aménas le sort des otages, ainsi que celui de leurs ravisseurs,  au cinéma berlinois Babylon, débute une rétrospective Nouvelle Vague.

Côté Fashion Week « Modisch », made in Berlin, tout le monde dégage, il n’y a plus rien à voir ! C’est enfin fini; conclusion: j’en ai assez vu et j’ai beaucoup bu.

La mode Printemps-Eté 2013 à Berlin, exigera beaucoup de sacrifices :

            • La sandale tortue Ninja.
            • Les caches-oreilles, écouteurs d’IPod façon oursins pour grosse ambiance méditerranéenne.
            • L’indispensable tee-Shirt imprimé Pussy Riot, mon coup de cœur, un peu de mode et beaucoup d’actualité.
  1. Fashion Week Berlin 2013PREMIUM YOUNG DESIGNERS AWARD Tom Van Der Borghtet Buddhidt Punk House of Gods

Dimanche 20 Janvier 2013.  Hitler s’invite en France à la grande Manifestation contre le Mariage pour tous ! Xavier Bongibault, porte-parole de la « Manif pour tous » s’y perd et déclare face caméra, je cite: « On nous explique en permanence que tous les homosexuels sont pour ce projet de loi parce qu’ils sont homosexuels. C’est une logique choquante et homophobe de la part de ce gouvernement. Dire que tous les homos ont pour seul instinct sexuel leur orientation sexuelle, c’est la ligne qui était défendue par un homme que l’Allemagne a bien connu à partir de 1933 et c’est la ligne que François Hollande défend aujourd’hui

Si l’insensé a librement droit de cité, une réponse à l’insensé a donc impunément droit de s’écrire, plaisamment je me dévoue   :  « Le temps ne fait rien à l´affaire / Quand on est con, on est con / Qu´on ait vingt ans, qu´on soit grand-père / Quand on est con, on est con / Entre vous, plus de controverses / Cons caducs ou cons débutants / Petits cons d´la dernière averse / Vieux cons des neiges d´antan. »  (Georges Brassens « Le temps de fait rien à l’affaire » 1962.)

Lundi 21 janvier 2013. Les forces maliennes  appuyées par les soldats français de l’opération Serval ont repris aux terroristes les villes de Diabaly et de Duentza.

37  étrangers de huit nationalités différentes ont été tués lors de l’attaque et de la prise d’otages d’In Aménas.

A Washington, au capitole, Barack Hussein Obama lève la main droite et invoque : « So help me God ! »

Pendant ce temps,  à Berlin, dans le métro ligne S1, en face de moi, un contrôleur en opération camouflage incognito de la BVG (la compagnie des transports berlinois) me montre sa carte: « Contrôle des titres de transports ! » C’était lundi matin très tôt,  je n’avais qu’une station à parcourir pour aller chercher du bon pain et pas de ticket, résultat : 40€ d’amende, et dire que demain,  nous allons fêter le 50ème anniversaire du Traité de l’Elysée ; c’est beau l’amitié franco-allemande !

Mardi 22 janvier 2013. Les médias décalent au 3ème rang de l’actualité l’intervention française au Mali, le show du jour est ailleurs, en deux mots : « Göttingen »(1) et  « Mercaptan ». Au-dessus de Berlin, les hélicoptères vrombissent, Angela Merkel et François Hollande célèbrent à l’Ambassade de France de Berlin 50 ans d’amitié Franco-allemande. En France, on l’annonce,  une forte odeur chimique « non toxique » du Mercaptan provenant d’une usine rouennaise s’est répandue dans la nuit de lundi à mardi sur la région parisienne.

Retour à Berlin,  il a neigé toute la nuit, la température extérieure est de -10°C, il est 7h03, j’arrive à l’Institut français ; ce matin, France Inter délocalise ses studios dans la capitale allemande.

A l’entrée, entre deux portes, Nicolas Robida, journaliste au Petit journal de Canal + et son équipe jouent la discrétion.

Dans  le studio, à mi-chemin entre cafés chauds et croissants,  une quarantaine de lève-tôt sont déjà assis pour la matinale radio la plus écoutée de France.  Il est 7h05, le journaliste Patrick Cohen est à l’antenne.

 

Emission  » Comme on nous parle » de Pascale Clark Chroniqueurs: Les Kids ( Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah ) Invités: Marie NDiaye (Prix Goncourt 2009) et l’écrivain Jean-Yves Cendrey. Crédit photo A.G

7h40. « Il n’y a plus de Merkozy  et on n’est pas sûr qu’il y ait un jour un Merkollande, Bonjour tristesse. »(2)   Sur mes genoux, je regarde la Une de Libération, une photo de mariage arrangé, veste lie-de-vin pour Merkel et l’intenable cravate de travers pour Hollande. Noces d’or certes, d’« Un couple sans passion », titre le quotidien.

7h50. Au micro de Pascale Clark : Camille de Toledo est écrivain et vit à Berlin. Mercredi 23 janvier 2013, Libération publie  sa  lettre ouverte à Angela Merkel et François Hollande. Extrait : « […] Le président de la République et la chancelière ont une opportunité historique de faire de ce 50ème anniversaire non pas une commémoration de plus qui transforme l’Europe en un musée d’Histoire vivant, un parc à thèmes pour touristes mondialisés […] »

8h37. Dernier invité de Patrick Cohen, le cinéaste allemand Wim Wenders se souvient de son premier voyage en France en 1962. Il avait 17 ans : « j’ai rencontré plein de français pour qui j’étais le tout premier « bosch » qu’ils rencontraient après la guerre. »

8h59. L’odeur du gaz Mercaptan sur la région parisienne, associée à l’anniversaire du traité de l’Elysée à Berlin, a donné lieu à une corrélation spontanée car inconsciente  de Pascale Clark, qui prenant l’antenne, sous nos yeux, fuse Patrick Cohen d’une interrogation  anachronique: «  Vous ne trouvez pas que ça sent le gaz un peu ? » Petits sourires dans l’audience… Chère Pascale Clark,  l’Allemagne et la France sont de vieux amis de 50 ans, mais  malgré ces longues années, entre amis on ne se dit pas tout ! « Gaz » qui se dit « Gas » en allemand, est le mot qu’il faut tourner sept fois dans sa bouche en Allemagne avant d’être certain de ne heurter personne, croyez-en mon expérience, nous nous sommes tous fait avoir une fois. Mais  l’amitié franco-allemande c’est aussi ça, des maladresses…qu’on se le dise!

Mercredi 23 janvier 2013 : « Je dois beaucoup à Nicolas Sarkozy » affirme-t-elle. Elle, c’est Florence Cassez. Une libération après 7 ans d’emprisonnement, la Française avait été condamnée à 60 ans de prison au Mexique pour séquestration, d’association de malfaiteurs et de possession d’armes. Liberté immédiate et absolue en France, culpabilité pérenne et inconditionnelle au Mexique.

Jeudi 24 Janvier 2013. On en oublierait presque le Mali ! Florence Cassez est  partout et pour tout le monde. Au Mexique, on fait la gueule alors qu’en  France, on court. On court pour oublier le Mali, le mariage pour tous, les chiffres du chômage, les délocalisations…et on court, « On » les politiques, les journaux, les télés, les radios, les anonymes, les chiens…on court tous et dans tous les sens, on court vite…Florence est dans la place, c’est enfin l’heure d’être sur la photo de famille, la cadette est enfin de retour à la maison.

Samedi 26 janvier 2013. Affaire Cassez, on reprend ses esprits. Les médias ont les idées plus claires, mais rares sont ceux qui oseront jeter de l’huile sur le feu en France.  Florence Cassez est libre mais est-elle  coupable ? On s’interroge. Cartes sur table, le 29 janvier, Le NouvelObservateur.com calme le jeu politico-médiatique en publiant, « Florence Cassez libre: un discours médiatique français plein d’arrogance «   Affaire à suivre…

Dimanche 27 Janvier 2013. On ne prend pas les mêmes et pourtant on recommence ! On ressort les politiques, les banderoles, les slogans,  et les poussettes, le CONTRE devient le POUR … Manifestation nationale pour le Mariage pour tous à Paris.

Lundi 28 Janvier 2013. De l’actualité du jour, je filtre pour ne garder que l’inutile.  Le couple Sarkozy est en fête, Monsieur célèbre son anniversaire et Madame chante l’insupportable « Chez Keith et Anita », premier single extrait de son nouvel album Little French. Pendant ce temps, des millions de français y ont cru, comme à chaque fois: « Pourquoi pas!  Pourquoi pas nous! » ont-ils espéré. Et pourquoi pas, Personne! Déception!  Le tirage du Loto de ce jour a été effectué et aucun chanceux n’a remporté le jackpot de 2 millions d’euros.

S’achève ici l’extraction de quelques débris d’actualités accumulés dans mon esprit, depuis deux semaines. Pas certaine d’avoir allégé  l’actualité, mais comme dirait l’autre, le principal, de temps en temps,  c’est de remettre les compteurs à zéro. 

(1)   Chanson écrite et interprétée par Barbara. Un peu plus d’un an après la signature du Traité, le 4 juillet 1964, Barbara bouleversée par l’accueil qu’elle vient de recevoir au théâtre de la ville universitaire de Göttingen, écrit en français puis en allemand… cette chanson devenue l’hymne de la réconciliation franco-allemande.

(2)   Revue de presse, de Lise Jolly, correspondante permanente de RFI à Berlin.

Le 7-9 de Patrick Cohen

  • Dominique Seux
  • Didier Varrod
  • Thomas Legrand
  • Bernard Guetta
  • Lise Jolly et Bruno Duvic

Invités

  • Günther Krichbaum : Député CDU, Président de la commission des Affaires Européennes au Bundestag
  • Bernard Cazeneuve : Ministre délégué aux Affaires étrangères, chargé des Affaire européennes
  • Claude Bartolone : Président de l’Assemblée Nationale
  • Wim Wenders : réalisateur, producteur, scénariste de cinéma et photographe allemand, né le 14 août 1945 à Düsseldorf.

Comment on nous parle de Pascale Clark recevait le couple d’écrivains français expatriés depuis 5 ans à Berlin :  Jean-Yves Cendrey et Marie NDiaye (Prix Goncourt en 2009 pour Trois Femmes puissantes.)

 

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aurora

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