Dénonce-les si tu peux !

C’est l’histoire du jour où, l’une de mes balades estivales dans l’antre des rues berlinoises, a subitement fini en eau de saucisse boudin. Ce n’est pas faute d’être partie avec entrain et sérénité, l’air joyeux, les joues rouges, la démarche cadencée et balancée… Pourtant, ce jour-là, je suis rentrée chez moi avec le doute au  coin de la bouche,  du frisson dans les poches et de l’incompréhension dans les baskets.

L’objet de mon émoi et moi, nous nous sommes tout d’abord croisés dans la rue dans l’indifférence la plus totale. C’est précisément vingt pas plus loin que mes yeux  ne croyaient plus  en ce qu’ils avaient cru voir et que mon cerveau m’expulsait son doute en me stoppant probe et net sur mes deux jambes.

©A.G

Quand j’ai reproduit en 30 secondes, trois des émotions du smiley. 

Je parcourus de nouveau les vingts pas qui m’avaient séparée de l’objet.

dep_1656070-SmileyAu bout du 6ème pas,  je lus ceci : « Operation last chance !  Spät aber nicht zu spät » (Opération de la dernière chance ! Tard mais pas trop tard) et je fis cette tête-là …

smiley-downAu bout du 15ème pas je reconnus une célèbre photo du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau et je fis cette tête-là :

Au bout du 20ème pas, tout en  parcourant le court paragraphe explicatif de l’affiche, je compris… C’est là précisément que mes baskets ont pris parti de free-vector-question-smiley-clip-art_103929_Question_Smiley_clip_art_hightfondre sur le macadam comme  glace au soleil et que ma tête ne connut nulle autre alternative que de s’exprimer de cette manière :

 

Inglourious basterds

Depuis cet été, le Centre Simon Wiesenthal (SWC) a lancé une campagne d’affichage dans quelques grandes villes d’Allemagne.   Le but de l’initiative est de traquer tout criminel de guerre nazi n’ayant pas encore été jugé et condamné.  Cette organisation créée en 1977 a pour mot d’ordre de ne jamais laisser de répit aux anciens criminels nazis tant qu’ils seront en vie.

La démarche mise en œuvre ici fait sens particulièrement pour un pays comme l’Allemagne, qui reste aujourd’hui encore trop très marqué par son histoire. L’aide et les investigations  menées par le Centre Simon Wiesenthal sont moralement justes, et ont déjà fait leurs preuves en 2012 avec l’arrestation de Laszlo Csatary, 97 ans, accusé de complicité dans la mort de 15 700 juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le temps n’adoucit pas les coupables

Loin de moi l’idée de contredire ce genre d’action, ce n’est pas le fond que je déplore mais la forme. Soyons bien d’accord, en ce qui concerne cette période précise de l’Allemagne, il est  préférable d’agir même tardivement que ne pas le faire.

Aujourd’hui, les criminels de guerre nazis les plus recherchés au monde seraient au nombre  de dix, éparpillés en  Allemagne, en Estonie ou encore en Australie mais globalement, à l’exception encore de quelques subalternes âgés d’une vingtaine d’années à la fin de la guerre, les principaux tortionnaires ont déjà été condamnés ou sont morts de vieillesse. A la fin de l’été, le centre déclarait avoir reçu des informations sur environ 25 personnes, parmi elles, probablement un gardien de camp de concentration .

Là ou je veux en venir

Là où cette campagne  me fit incompréhensiblement frémir, c’est précisément dans sa volonté stratégique d’atteindre le plus de personnes possible en écrivant noir sur blanc que  toute personne pouvant  apporter une preuve tangible de culpabilité concernant d’anciens criminels nazis pourront recevoir une récompense de 25.000€.

Tant qu’à faire soyons précis ! Les modalités de versement de cette somme se découpent en plusieurs parties : la personne qui a apporté la preuve reçoit 5.000€, puis 5.000€ supplémentaires après condamnation du criminel. Les 15.000 suivants sont délivrés quotidiennement : 100€ par jour pendant les 150 premiers jours de détention du coupable.

Quand un frison a traversé mon dos!

« Des millions d’innocents sont morts sous le régime Nazi. Certains des meurtriers sont sont toujours libres et en vie. Aidez-nous à les traduire en justice. Jusqu’à 25 000€, de récompense pour tous précieux renseignements. » ©A.G

 

Cachez cette affiche qu’on ne saurait voir

Qu’une association s’engage à aider la justice allemande en charge des dossiers traitant des crimes nazis, je valide, mais en faisant appel à la population allemande actuelle n’est-ce pas sous-entendre  que tout allemand est encore concerné par ces exterminations?  Pourquoi le faire d’une manière aussi visible, plus de 2 000 affiches placardées rien qu’à Berlin ?  De telles enquêtes sur des faits et des actes historiquement si tragiques ne devraient-elles pas connaitre des investigations discrètes et ciblées, d’autant plus que ce genre d’accusation est grave et doit à juste valeur et légalement, être uniquement mené par une institution judiciaire?

Aussi bien politiquement, que quotidiennement,  l’Allemagne n’a de cesse de vouloir se laver de cette période sombre de son Histoire. J’ai demandé à quelques amis allemands âgés de 28 à 35 ans  ce qu’ils  pensaient  de ces affichages?  Leur réaction ne fut pas une surprise, comme souvent les commentaires furent brefs voire silencieux: « C’est l’Allemagne que veux-tu ! » « C’est une mauvaise manière de vouloir corriger les erreurs d’un passé et d’une Histoire auxquels nous n’appartenons même pas ! »  « Pourquoi offrir de l’argent? Je ne comprends pas ! » 

Le temps ne diminue pas la culpabilité

Cette campagne m’apparaissait être de nouveau un élément  de plus pour alimenter ce qu’on appelle encore au pays de Goethe : Die Schuldfrage, soit la culpabilité collective allemande qui n’a de cesse d’ankyloser et  cristalliser les esprits. (Je conseille la lecture de ce livre du philosophe allemand Karl Jaspers : La Culpabilité allemande, réédition en 1990 Collections « Arguments ».)

Qu’on ne me parle plus de résilience !

Le temps apaisera cette culpabilité inconsciente que les allemands ont  trop souvent tendance à se refiler comme une patate chaude. Le souvenir de l’expérience nazie dans l’inconscient collectif allemand n’a pas eu le même effet selon les générations. La cicatrisation n’a pas fini d’évoluer, un des exemples les plus cités illustrant ce changement en marche reste évidemment la coupe du monde de football 2006 en Allemagne, où la population allemande osa pour la première fois depuis 60 ans d’ arborer fièrement son drapeau national: Grâce au foot, les Allemands n’ont plus honte d’être allemands.

Je suis loin de maîtriser les outils nécessaires pour traiter avec justesse d’un tel sujet; Ce billet n’est donc que du sentiment et rien que du sentiment ,  il n’est  que l’évocation noir sur blanc d’un sensation redondant,  qui comme la moutarde, commence de plus en plus à me monter au nez. Alors par pitié veuillez cacher ces affiches que les allemands, je pense, n’ont plus besoin de voir !

à lire ce très bon article de Frédéric Lemaître dans Le Monde du 11.09.2013  L’Allemagne compose avec son passé.

 

 

 

 

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aurora

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4 réflexions au sujet de « Dénonce-les si tu peux ! »

  1. c’est comme si on achetait la morale des gens quand meme. Dis-moi, Karl Jasper, l’ami et l’un des maitres de Hannat Arendt? Si j’ai assez lu l’auteur du « totalitarisme », j’avoue n’avoir jamais lu Jasper. J’espere bien le faire et comparer leurs deux pensées, mais à priori je sens que leurs opinions ne se rencontreront pas forcément
    bises
    🙂

    • Tu sais que tu pourrais faire les préfaces de tous nos articles… tu es Fabuleux et en plus tu relèves le niveau de mon billet(bof bof!) par ton commentaire
      Tu as tout juste pour Hannat. Je t’engage à lire du Jaspers. Je ne serais pas si radicale sur la divergence des opinions…!
      Merci!

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