Le prénom

Ne m’interrompez pas, laissez-moi vous raconter, c’est gros et je l’ai sur le cœur. Ce truc m’arrive à Montréal et ça m’agace, il ne me lâche pas, il m’encombre ou plutôt il m’embarrasse.  Oui c’est ça ! Ce truc m’embarrasse et je ne peux malheureusement pas m’en débarrasser, impossible il est là et bien-là ! Pourtant, je le connais bien, il y a déjà 32 ans qu’il m’a été donné, enfin imposé par mes parents, pour ne pas les nommer, les rénégats, et ce truc-là, ça se donne une fois et c’est pour la vie ! Pour la vie bon sang de bonsoir ! Ce truc s’appelle Aurore, il est mon prénom et je ne le savais pas si abominablement légendaire au pays du sirop d’érable, pourtant il l’est. Sacre !

Mes amis québécois d’Europe m’avaient pourtant prévenue :

_ Au Québec,  Aurore, c’est notre enfant martyre !

A quoi j’avais inintelligemment répliqué la bouche en cul de poule:

– Qui ça ? Quoi ? C’est qui elle ? C’est quoi ça « l’enfant martyre » ?

J’ai fait comme tout le monde, j’ai ouvert Wikipédia et là, ô rage ô désespoir, j’ai compris qu’au Québec, mon image et mon for intérieur allaient en prendre un sacré coup du tonnerre de Dieu !

Aurore Gagnon dit « l’enfant martyre »

Aurore Gagnon est née en 1909 dans un petit village situé dans le centre du Québec à Fortierville pour être précis. Elle décédera 10 ans plus tard,  victime de maltraitance extrême de la part de sa belle-mère. L’enfant est morte des suites d’un empoisonnement du sang en raison des sévices répétés de la part de cette dernière.

Qui est coupable dans l’affaire Gagnon : le père, la belle-mère, la famille élargie, le voisinage? Aujourd’hui encore, cette interrogation taraude l’inconscient collectif québécois. Le cas d’Aurore a fait couler beaucoup d’encre dans l’histoire sociale du Québec, sans oublier l’impact que cette affaire a eu sur la justice du pays et plus particulièrement dans le traitement judiciaire des affaires de violence familiale sur les enfants.

Une du quotidien québécois: La Presse 15/04/1920

Une du quotidien québécois : La Presse 15/04/1920

Également signe d’un changement des mentalités, le cas d’Aurore a démontré à la société de l’époque que l’honneur peut être bafoué davantage par le silence que par la dénonciation.

Le fait divers qui a le plus marqué l’imaginaire collectif québécois.

Aujourd’hui, au Québec, que vous soyez âgés de 80 ou 20 ans, vous n’êtes pas sans savoir l’abominable histoire de l’enfant martyre. Depuis 1920, la société québécoise n’eut de cesse d’entretenir cette histoire. Pièces de théâtre, romans, films, téléfilms, émissions radiophoniques, biographies, chansons, blogs, thèse universitaire…

_On t’avait prévenue ! me disent maintenant ces mêmes amis. Mais dans ce cas, prévenir était-ce bien assez ? Oh que NON! Avant mon départ, c’est directement au tribunal de grande instance qu’ils auraient dû m’envoyer. Changer de prénom expressément doit bien être une démarche juridique et administrative si rare qu’elle doit être réalisable en une journée en France.

Bref, en une journée donc, comme ça, sur un claquement de doigts, hop’là, j’aurais énoncé devant un juge, avec ma plus belle voix godiche, un motif du genre :

_ Monsieur le Juge, je vous jure, ayez pitié de moi, c’est le prénom maudit sur toute l’étendue du territoire québécois !

Et hop’là, ni-vu ni-connu je t’embrouille ! Aujourd’hui je me prénommerais Zoé, Alyson, Julie, Jacinthe, ou Marie-Françoise… et l’unique proclamation de mon nouveau prénom ferait de moi la plus heureuse des femmes…

Nous, comme des nigauds, en Europe, quand nous évoquons des personnalités québécoises, nous pensons  Céline Dion, Robert Charlebois, Garou, Diane Dufresne, Xavier Dolan, et tous les chanteurs, de toutes les variations de Starmania  mais sapristi, on ne nous a jamais au grand jamais raconté l’histoire tragique d’Aurore Gagnon.

Le DVD du film: " Petite Aurore l'enfant martyre"

Le DVD du film :  » Petite Aurore l’enfant martyre » 1952

Aurore appartient à la culture québécoise

Dimanche dernier, j’ai donc visionné le film de Jean-Yves Bigras,  réalisé en 1952 « La petite Aurore, l’enfant martyre», ainsi que le récent long métrage datant de 2005, « Aurore » de Luc Dionne et j’en suis arrivée à l’horrifiante et à la cafardeuse conclusion, que ces deux archives suffiront à me faire une idée sur l’un des faits divers qui a le plus marqué l’inconscient collectif québécois.

Voyons ! Que dire ? Et bien peut-être que si François Truffaut était toujours vivant, j’aurais aimé qu’il écrive dans les Cahiers du Cinéma, une critique du genre : Pour celles et ceux qui chercheraient à donner à l’un de leurs dimanches ou n’importe quel autre jour de la semaine ou de leur vie d’ailleurs, un concentré de déprime, ces deux « œuvres cinématographiques » seront à la hauteur, en tout cas pour moi, elles m’ont fait descendre dans les abîmes de la tristesse bon marché , et c’est déjà bien trop bas! »

Comment deux films basés sur une si abominable histoire vraie ont connu un tel succès commercial ? Comment sont-ils devenus deux références cinématographiques au Québec? Le long métrage de 1952 a été joué à guichets fermés pendant des mois, une première pour un film québécois, celui de 2005 aura remporté près d’un million de dollars durant sa première fin de semaine en salles.

Plus de doute, Aurore est une icône générationnelle au Québec, et moi dans tout ça ?

Plus de 90 ans que le drame d’Aurore a eu lieu et pendant 11 mois encore, durée de mon visa canadien, mon prénom maudit et moi-même,  nous portons sur nos épaules un mythe et tous les malheurs d’une petite Québécoise de 10 ans. C’est bien ma vaine ! Et dire que la seule torture que ma mère et mon père m’ont infligée enfant se résume à des regards furibonds. C’est dire que rien de tout ça ne m’était prédestiné !

Pourtant, j’ai toujours su que ce prénom ne m’apporterait que des tracas !

Trop de «  A »   chez les Latins :   AaaaRoRaaaa. (Mais bon, c’est comme les paninis,  c’est exotique, c’est de l’italien !)

Trop de « R » pour les Anglo-Saxons : Owowa.(A la manière du chien qui aboie)

Trop de voyelles pour les germanophones : Aüröré. (Les Allemands et leur manie à tout accentuer de leur accent Umlaut ce truc-là « ¨ »)

Trop d’articulation demandée aux personnes ivres: HorrorEeee! Horreureee !

Et enfin, trop de tortures pour les Québécois !

Bonjour enchantée! Je m’appelle Aurore…

Un court mais terrifiant « Ah », suivi d’un effroi intersidéral dans les yeux de mes interlocuteurs, voilà le spectacle auquel j’assiste quand je me présente amicalement et professionnellement aux Québécois. Toujours ce même égarement sur les visages et sur les bouches,  cette même interrogation douteuse et silencieuse! Criss est-elle sérieuse !?!?

On m’a déjà dit… J’ai déjà entendu…

– Bonjour, moi c’est Aurore !

– Ah !

– Oui je sais, Aurore comme Aurore…

– Ah cette Aurore, Pauvre ptite !

*********************

– Bonjour, Aurore,  enchantée !

– Ah !

– Oui, je sais, Aurore comme…

– Attends je regarde si t’as pas des brûlures sur la tête ! C’est correct !

*********************

– Enchantée ! Je m’appelle Aurore !

– Ah !

– Oui, je sais…

– Bah, écoute, tant que tu n’as pas de belle-mère qui te force à manger du savon !

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– Je me présente, Aurore !

– Ah ! Aurore !

– Oui, comme…

– Et comment ça va avec tes parents ?

*********************

Avoir un prénom maudit, et qui plus est être la seule à le porter, a tout de même ses avantages. Premièrement, si un avis de recherche pour un motif quelconque devait être lancé au Canada, je donne aux grandes autorités policières de ce pays à peine 5 minutes pour me retrouver. Deuxièmement, j’ai l’honneur d’être déjà rentrée dans les expressions linguistiques québécoises courantes sous les termes de : «Arrête de faire ton Aurore! », ce qui signifierait: « Arrête de te plaindre pour rien ! ».

J’ai retourné le problème comme une crêpe, et j’ai eu honte d’une de mes hypothèses! Mon prénom martyre et moi-même, je nous fais souvent penser à ce film français d’Alexandre Ayant, « Le prénom », où un repas de famille dégénère quand l’un de ses membres veut faire croire à ses hôtes que son futur enfant se prénommera Adolf. Sur ce, sordidement je suis arrivée à l’improbable conclusion, qu’il est toujours mieux de porter un prénom de martyre que celui d’un dictateur…

Est-il vrai que notre prénom a le pouvoir d’influer sur notre vie ?  Est-ce que choisir son prénom c’est choisir son destin ? Jamais je ne m’étais sentie autant interpellée par toutes ces théories.  Depuis un mois et demi que je me suis installée dans La Belle province, ces interrogations alambiquées n’ont de cesse de me turlupiner l’esprit. J’ai lu qu’il a été scientifiquement démontré qu’aujourd’hui la singularité d’un prénom a un impact négatif pour la personne qui le porte et qu’il exerce une influence sur la nature des interactions sociales qu’elle entretient avec autrui.

MERDE ! Cela signifierait-il que j’ai moins de chance de lier des relations d’amitié au Québec qu’ailleurs ? Cela  sous-entendrait que mon curriculum vitae aurait plus de risque de finir dans le fond d’une poubelle que celui d’une fille, de mon âge, ayant suivi le même cursus scolaire que le mien, française, mais qui se prénommerait Camille, Isabelle ou Céline ?

Un nombre important d’études scientifiques atteste que le prénom affecte l’estime de soi et d’autres facteurs intrinsèques de l’individu. MERDE ENCORE ! C’est quoi ce bordel, la dépression, les bleus aux corps et aux cœurs…Ça va être ça ma vie au Québec !

Aurore, pourtant, ça laissait présager de belles choses… Bref, si ces théories s’avèrent …comme on dit chez moi : « me voilà dans de beaux draps ! » Le temps de ce visa de travail québécois, je vais donc patiemment mettre de côté tous ces magnifiques levers de soleil et autres aurores boréales, je ferai ravaler son « J’accuse » au journal L’Aurore,  je renverrai chez son prince, Aurore, la belle au bois dormant, et surtout je laisserai à mes parents leur idée prodigieuse de m’avoir donné ce prénom en référence à Aurore de Nevers, héroïne du livre de Paul Féval, « Le Bossu »… Effectivement, je ne vous le fais pas dire, tout ce bordel pour une référence littéraire, qu’aucun québécois mais aussi, aucun français ne connait… Sacrilège !

Par pur hasard, hier, mercredi 23 juillet 2014 sur RFI, l’émission 7 milliards de voisins s’est intéressé à la signification de nos prénoms :  » Études, travail, vie personnelle : notre prénom conditionne-t-il inconsciemment notre entourage ? Pourquoi les prénoms français dits classiques remportent-ils plus de mentions au baccalauréat que les autres ? Pourquoi et comment les employeurs sont-ils influencés par les prénoms ? » 

RAPPEL

En France :

Pour faire part d’une inquiétude, alerter sur la situation d’un enfant maltraité ou à risque de l’être, il y a un numéro : le 119. C’est LE service national d’accueil téléphonique pour l’enfance en danger.

Au Québec :

Directeur de la protection pour la jeunesse. Où s’adresser pour faire un signalement :

  • Le DPJ francophone : 514 896-3100
  • Le DPJ anglophone : 514 935-6196
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5 réflexions au sujet de « Le prénom »

  1. Vraiment intéressant comme billet… J’ai vécu pas mal de temps à Montréal, mais je n’avais jamais entendu parler de cette triste histoire. Il faut dire que je ne m’appelle pas Aurore. 😉 Ma pauvre ! Enfin, c’est un moyen comme un autre de marquer la mémoire des gens… Pour parler du billet lui-même, plus sérieusement, j’en ai vraiment apprécié la lecture. Et en plus tes « illustrations » sont vraiment bien trouvées. Bonne continuation, Aurore !

    • Un des premiers à m’avoir parlé de cette histoire est notre Nicolas à Dakar !
      Enfin, tout ça, je veux dire mon prénom, ça devient assez « drôle » après tout!
      Merci! Et si tu as des bons plans montréalais, je suis prenante! J’espère que ça va de ton côté! Je t’embrasse! A bientôt, qui sait peut-être à Montréal…

      • Aurore, oui, ça va bien merci. Pour les bons plans, euh, je vais y réfléchir. 🙂 Je compte bien venir faire un tour à Montréal un de ces jours, je te préviendrai, bien sûr !
        Serge, tu n’en rates pas une ! :p

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