Ma grande vadrouille

« Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé (…) » Arthur Rimbaud, « Ville » poème extrait des Illuminations

J’ habite à Berlin depuis 4 ans. Je ne suis qu’une française expatriée parmi d’autres. Je vis dans l’imagination du mythe allemand de l’après 1989, et j’entretiens déjà la nostalgie de mes débuts berlinois: rudes, authentiques et surprenants. J’ai en souvenir des lieux d’Histoire caillouteux que j’avais traversés en 2008, ma valise à roulettes sous le bras… Aujourd’hui les valises y roulent sans un bruit et les monuments se délimitent  d’un bout à l’autre par des parkings à autobus touristiques. Quand Berlin se raconte désormais avec audio-guides et toilettes proprettes.

"La Grande Vadrouille" est un film franco-britannique de Gérard Oury, sorti en 1966. Le film raconte sur le ton de la comédie les déboires des Français face aux Allemands sous l'Occupation

« La Grande Vadrouille » est un film franco-britannique de Gérard Oury, sorti en 1966. Le film raconte sur le ton de la comédie les déboires des Français face aux Allemands sous l’Occupation

Mais casses-toi pauvre … ! Non je reste. En 2012, la confraternité et la culture ont relevé jupes et jupons, pour nous exécuter un grand écart facial entre Paris et Berlin. Les deux capitales célébraient leur 25ème anniversaire de mariage.

En 1987, Paris choisit de s’unir symboliquement à Berlin-Ouest. Deux ans après, en 1989,  la partie Est a rejoint ce concubinage. En 2012, à l’occasion de la célébration de ces noces d’argent, nombreux échanges artistico-culturels se sont ainsi égrainés en bord de Seine, tout comme en bord de Spree.

En Novembre, l’Institut Français de Berlin clôturait l’évènement  par une rencontre littéraire entre écrivains français, installés longuement ou fraîchement  dans la capitale allemande. Occasion pour le magazine,  Le Nouvel Observateur de jouer au bon mot, dans un article culture titré: « Saint-Berlin-des-prés. » La thématique pour l’occasion était donc toute trouvée, « Histoire(s) de Berlin ».


Willkommen à l’Institut Français 
! 
Être français à  Berlin, c’est aussi s’accorder le vicieux et viscéral plaisir de se retrouver à s’adonner à une grande baignade, dans un espace moite et humide, en compagnie d’expatriés, chics et sympas, c’est-à-dire  d’autres français, gargarisés par leurs racines françaises et jouant à  celui qui sera plus berlinois qu’un berlinois: Bienvenue à l’Institut Français.

Quatre écrivains français (dramaturge, nouvelliste,poète …)  nous racontèrent donc leur vie berlinoise, ni plus ni moins, des anecdotes d’expatriés que nous aurions pu entendre si nous les avions tous croisés au bar d’à-côté, entre deux Schnaps et quelques bières.

Ce soir-là, nous étions malheureusement très loin d’assister à une discussion littéraire tenue et tonique, qui aurait, contre tous vents, agité cheveux et esprits.

Je fus un peu déçue mais pas rancunière.Le soufflet mental que je m’étais fait avant cette discussion est retombé, d’un coup ! Mais récupérons toujours ce qui peut être récupérable… En écoutant ces écrivains français, je fus surprise par une interrogation visible dans sa généralité qui nouvellement m’obsède :

_  « Nom de Dieu ! Mais pourquoi venons-nous tous vivre à Berlin ? »

Tous les dimanches, plus de 2000 personnes, des quatre coins du monde viennent assister à l’institution dominicale de Berlin: le Karaoké du Mauerpark (c) A.G

La ville en vogue et en goguette.

Depuis un peu plus d’un an, les  pages glacées des magazines et les  documentaires télévisuels prostituent la capitale  allemande.  A Berlin, nous voulons y aller, nous y avons été, nous y sommes ou nous y serons. Cette nouvelle croisade du XXIème siècle, laissera-t-elle des traces dans l’Histoire ? En tout cas, elle laissera une trace dans mon histoire.

Il était une fois, une stagiaire française (que j’étais) qui,  en 2008, a bu sa première gorgée berlinoise. un an plus tard, son emploi bruxellois lui donna la possibilité d’y retourner pour une deuxième gorgée, elle y connut l’ivresse et n’en est jamais repartie.

Une fois le tarmacadam des aéroports berlinois  derrière soi, la légende raconte que la dépendance à Berlin est instantanée pour celui qui débarque, sa valise à roulettes au bout du bras.

_ Et toi là-bas nouvel arrivant !  Pourquoi cette ville ?

J’aurais répondu:

_ Parce que c’est Berlin !

Et aujourd’hui que répondrais-je? J’extrapolerai qu’il y a 4 ans, Berlin, le chant de tes sirènes m’avait physiquement et psychiquement envoûtée, aujourd’hui pourtant, je te déteste autant que je t’aime.

 

Message adressé aux touristes – Kreuzberg, été 2012 – (c) A.G

A Berlin, à chacun ses humeurs. Les berlinois de souche disent s’y reconnaître de moins en moins, les expatriés entre 1989 et 2009 y sont blasés et nostalgiques et les nouveaux arrivants se retrouvent sous la tutelle des magazines et autres reportages télévisuels qui, outre raconter Berlin à l’identique, écrivent haut et fort qu’elle est la ville to be.

Elle ne tapine pas, mais attire!  Une ville « Pauvre mais sexy (2)» où il fait bon vivre, où l’on respire, où rien n’est comme nulle part, où les jardins citoyens poussent partout, où le niveau de vie en général et en particulier est moins cher qu’ailleurs.

Une ville artistique, une ville qui  propose des possibles illimités.

Une ville où à chacun de vos pas, une ligne de pavés en bronze rappelle à vos semelles qu’ici passa un mur.

Une ville, aux rues margées de trous, un immeuble, un trou… des petits trous, toujours des petits trous, pour cette ville, aux dents creuses, qui offre à travers sa carence, l’Histoire en son état brut.

Musée de la DDR (c) A.G

A tous ces articles et reportages, j’apporte ici même ma propre ligne :    Une ville qui devient le cliché d’elle-même ! Grande nouvelle, Berlin l’inclassable d’antan qui faisait tourner têtes et cœurs, renaît de ses cendres et sera d’ici 3 – 4 ans une capitale parmi les autres. Elle  se capitalise, elle se change, se comble,  on l’habille peu à peu avec bon ou mauvais goût. Nous parlons du Berlin d’aujourd’hui comme on nous parlions du Paris, New York, Londres d’hier, des clichés, des légendes fondées sur ce qui a existé et qui s’apprête à disparaître   La machine est en route….

Quitte à déplaire à certains, je peste avec bienveillance contre Berlin comme un boucher  peste sur le découpage d’un bout de gras. Je les entends les dents grinçantes de ceux qui me disent :

_« Comment peux-tu dire ça, alors que tout le monde adore Berlin ! »

Énervés les amis, à deux doigts du « Berlin, tu l’aimes ou tu la quittes ! » 

Je me sentais coupable de l’attitude blasée que, de plus en plus, je traîne sur roulettes derrière moi. Mes premiers instants berlinois seraient-ils aveuglés par le quotidien et aveuglés par une ville qui sous mes yeux est en train de vendre son âme au diable ? Pas de tergiversation, ni de résignation, il faut quelquefois se remettre les idées en place, je décidais de retourner là où mon amour pour cette ville avait commencé, et là, où aujourd’hui encore, cet amour commence pour d’autres.

15h37. Je suis allée m’asseoir là où je ne m’assois plus jamais pour boire un café ; il y a des jours comme ça où l’âme anthropologue, on aurait presque envie de vivre bêtement.

Troisième table à droite en partant de la gauche,  Starbucks Coffe, Pariser Platz, Berlin.

Température extérieure : 0°C

Ambiance sonore : musique aseptisée.

Ambiance olfactive : « caféinée ».

Je suis assise là, seule avec au bout des doigts un grand cappuccino avec extra de poudre de cacao, de sucre roux et un surdosage de crème sur les abysses.

Sensation de l’instant : Je dirais que j’ai le sentiment d’être une chaussette en laine qu’on aurait accouplée à une chaussette de sport… pas vraiment à mon aise, mais feintant une mine réjouie de se blottir quelque part.

L’hiver n’a pas laissé de place à l’automne. À Berlin, les saisons ne se relayent plus elles font ce qu’elles veulent. Je suis là dans cette chaîne de « café désentimentalisé » parmi des anciens « moi », soit des nouveaux arrivants aux yeux illuminés par la ville et aux corps touristiquement recroquevillés.

La température ambiante intérieure : 20°C, comme dans tous les Starbucks coffe implantés dans les quatre coins de la ville, du pays, d’Europe et du monde.

Tout en réalisant que je viens de dépenser 4€80 pour une tasse de café tiède et à moitié pleine, dans une ville où le prix moyen d’un bon grand café chaud ne dépasse pas 2€20. Je parcours furtivement du regard la salle proprement agencée. Les canapés et les fauteuils sont étouffés et servent d’exutoire à des face-à-face de couples potentiellement amoureux. Sur les tables, Le Guide Michelin, Le petit Futé, le Lonely planet ou le Berlino… On y est proprement chinois,  bruyamment italiens, américains comme à la maison,  on y  parle espagnol très vite et français un peu trop fort. droite, au milieu de leurs explications et de leurs « racontages », le spécimen très remarqué qu’est le français en visite à Berlin me jette alors un rapide regard instinctif, ce regard qui pressent que quelque chose de familier pourrait nous lier, quelque chose d’inexplicable qu’on renifle à cent mètres à la ronde.  D’un bon, j’empoigne mon gros sac à main et cherche agacée un objet berlinois qui identifierait qu’il y a erreur sur la personne, je ne suis plus comme eux, une touriste française happée par le besoin de boire un café dans un lieu totalement en neutralité géographique.

Je continue à farfouiller  dans ce maudit sac ; Verdammt ! Vite un objet berlinois (un ours, un Dörun, un morceau de mur…). Vite ! Autrement ils vont me parler, me demander si j’ai déjà visité Potsdamer Platz, Le Mauerpark, le Musée juif, Les Galeries Lafayette …

Mais rien n’y fait. La tête enfournée dans ma tasse, je réalise que je porte sur moi ce petit surplus qui me classe dans la catégorie non-berlinoise,  car soudain, qu’entends-je ?

_« Unchuldigung! Du schpritzch English ? »

Je suis faite comme un rat, les yeux rondement paniqués comme un lapin pris dans les phares d’une voiture: je lève la tête et lâche un « Yes » de confirmation et j’enchéris :

_« Mais on peut parler français, je suis française aussi … »

Et là, en un instant, mes deux français se déchargent des 20 kilos de stress que sont, pour le français, de parler une langue étrangère ; légers, ils me surchargent alors de sourires sympathiques et de bouches débordantes de questions :

_ « Ah super, tu visites aussi Berlin ? C’est une ville incroyable! T’as déjà vu quoi ?… »

Une chanson française, des années 80 du groupe Louis Trio, me traverse alors l’esprit : « Non non tout mais pas ça ! Tais-toi, tais-toi non ne me raconte pas ça. »

Avec cette petite supériorité mal placée que l’expatrié français ressent souvent lorsqu’il croise ses congénères, je me dis qu’il est temps de remettre rapidement les pendules à l’heure :

_ « Non, j’habite à Berlin. » Badaboum… L’information est tombée !

Je surenchéris :

_  « Oui, je vis à Berlin depuis 4 ans!»

Et là, grâce à Berlin, je reçus des yeux admiratifs et envieux comme jamais on avait eu la bonté de m’en offrir. S’en suivirent des demandes, des conseils et des bons plans, des « Pour qui ? », « Pourquoi ? « Comment ? »  « Par où ? » « Quelle chance tu as! »

 

(2) Maire de Berlin Klaus Wowereit

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