Ne pas sonner avant d’entrer

Mardi, une amie artiste à Berlin me lança dans le vif d’un mail : « Proposition : mercredi, on passe la journée dans la petite cabane recyclée japonaise de la Berliner Festspiele ! » A quoi je répondis abasourdie : « Quoi ? Ah bon ! Ok ! C’est parti pour le Japon ! »

Crédit Photo A.G

Quand artistes, architectes, performers, metteurs en scène, danseurs se jouent des Affaires Etrangères.

Dossiers mouvants et agendas artistico-diplomatiques prennent donc  place dans l’espace de la Berliner Festspiele, dans le cadre du nouveau festival « Foreign Affairs », jusqu’au 26 octobre à Berlin ; le moment est donc à l’exposition, les pensées restent toujours en état d’ébullition, l’ours berlinois a grogné trois fois, le spectacle est commencé.

Pour l’occasion, l’architecte japonais Kyohei Sakaguchi a spécialement créée et implanté temporairement sur le parvis de la Berliner Festspiele,  un petit Mobile Home, qu’il a imaginé puis construit uniquement par le biais de matériaux délaissés, abîmés ou oubliés : fenêtres, planches de bois, poutres, portes, charpentes, radiateurs, bancs… des choses retournées à l’état sauvage, auxquelles l’architecte donne un second souffle de civilité.

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Comme dit le proverbe japonais «  L’eau prend toujours la forme du vase. »          

Mercredi donc  à la mi-journée, je faisais face à cette petite boîte de bois rectangulaire embrochée en plein cœur dans le grand marronnier séparant  l’Universität der Künste Musik de Berlin et l’espace de la Berliner Festspiele. Les murs ne sont rien d’autre qu’un conglomérat de fenêtres toutes autant orphelines et étrangères les unes des autres, sur le dessus, les branches et les feuilles du marronnier recouvrent, comme un postiche, le toit de la maison. Autour, des badauds l’observent, la photographient, l’ignorent quand soudain cheveux décoiffés, épaules relâchées et chaussures à la main, une petite dame blonde en sortit. Il est 16h quand je franchis à mon tour le paillasson de l’une des quatre portes d’entrée de la maison.

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Ma première impression fut cinématographique. Tu t’essuies les pieds et Bienvenue dans « Vol au-dessus d’un nid de coucou. »                      

Une dizaine de personnes, les  yeux dans le vide, clos, hypnotisés, et reposés  se trouvent à l’intérieur, des hommes, des femmes et même un enfant. Certains sont affalés sur des cousins en plumes, d’autres, en position fœtus, somnolent dans les coins de la pièce sur de longues toiles de jute. Contre le tronc du marronnier, à ma gauche, une femme en position lotus lit, à quelques lattes de plancher de là, sous un piano à queue noir, un homme allongé sur le ventre s’engouffre dans son quotidien Berliner Zeitung. Quant à moi, je tente de combler ma décontenance en faisant la même chose que tout le monde… un air fou sur le visage, je me jette alors corps et âme sur un matelas étendu à même le sol.

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Au centre de la maison s’impose un Steiway & Son, avec au bout de ses cinquante-deux touches blanches et ses trente-six noires, un homme cheveux proprement coiffés, barbe rasée de près, chemise et pantalon noirs taillés sur mesure et chaussures italiennes aux pieds.

Cet homme est le célèbre pianiste, chef d’orchestre et performer italien Marino Formenti. En collaboration artistique avec l’architecte Kyohei Sakaguchi, le maitre Formenti a décidé de vivre pendant trois semaines, dans ces 60 m2 de bois, à Berlin. À sa disposition, hors vision du spectateur, un petit cagibi renferme un lit, un frigo, quelques étagères, et une plante verte.

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À vue de tous, à gauche du piano, est installée une petite table en bois clair. On y trouve posés là, du thé, des jus de fruits et un tiroir rempli de petits gâteaux italiens destinés à combler fringales et autres petits creux de l’artiste.

Qui veut entendre, entre écouter.                        

Chaque jour, de 11h à 23 h, les portes du nouveau logis de Marino Formenti restent ouvertes. Le pianiste italien y joue sans interruption, 12h d’affilées à son piano,  préludes, sonates et autres variations  de Morton Fedman, Eric Satie, Lang, Gaspard Le Roux … Entre chaque morceau interprété, le pianiste s’attable rituellement un instant pour picorer un biscuit ou pour boire une lampée de café. Puis inlassablement, son chronomètre à la main, il part inscrire froidement sur les murs de la pièce, l’heure exacte et le nom du morceau qu’il vient d’interpréter.

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Un dernier détour vers sa petite table, la main droite feuilletant une nouvelle partition, la main gauche dans le tiroir à gâteaux ; entre le bruit de deux trois roulés-boulés de marrons sur le toit de sa maison, il retourne impassible, s’asseoir à son piano.

Marino Formenti ne parle pas, ne sourit pas, ne nous regarde pas, il se meut dans cette maison, zigzaguant entre les corps alourdis de spectateurs silencieux. Pendant 12h, tout geste de familiarité ou d’intimité sont filtrés dès l’entrée entre le concertiste et les spectateurs, ici, seul le piano a droit de cité.

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À l’extérieur, je me demande bien si la vie continue? Je crois…  À  travers les fenêtres, je pense apercevoir des gens du dehors qui nous regardent, nous, gens de l’intérieur. J’entends au loin des sirènes, la police, une ambulance, des klaxons…À deux coins de la pièce sont installées deux caméras qui retransmettent, sur le site internet du pianiste, la performance en direct. Mercredi, de 16h à 23h, j’ai donc pris part  officiellement et visiblement à l’œuvre.  Marino Formenti dit de sa performance qu’elle est « une sorte de Chapelle païenne où vie et musique peuvent ne faire qu’un. »

Je suis donc religieusement restée, pour ne faire qu’une.                                  

Assise, allongée, debout, de 16h à 23h, j’ai vu défiler des artistes venus gratter quelques dessins, des bureaucrates, sacoche sous le bras, entamer une petite sieste réparatrice, des couples allongés « sans-dessus- dessous », des liseurs, des dormeurs, des flâneurs, des mélomanes …  aucun son n’est sorti de ma bouche pendant sept heures. J’ai lu, j’ai écrit, j’ai dormi, j’ai réfléchi, j’ai écouté, j’ai lu à nouveau, j’ai imaginé, j’ai regardé droit devant, je me suis assoupie, j’ai écouté…

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À 22h45, je suis encore sur mon matelas recyclé Nowhere et j’ai bien cru que nous allions perdre Marino ;  les pages des partitions se tournent plus violemment,  les coudes se plantent sur le piano, les fesses sont endolories et les yeux marqués,  je ne sais plus très bien si je reste  pour le soutenir ou si tout bêtement, je ne me sens pas finalement dans cette œuvre d’art,  un peu comme à la maison…

Kyohei Sakaguchi Mobile Home

Marino Formenti Nowhere : la performance est en directe sur ce site.

Entrée libre jusqu'au 20 octobre 2012

Film How to build a Mobile House

Dimanche 7 octobre 2012, à 18h

Haus der Berliner Festspiele

Schaperstraße 24

10719 Berlin
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aurora

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