Il était une fois dans l’Ouest

Existerait-il un jour dans l’année pour remettre concrètement les compteurs à zéro ? Un jour qui comme ça, sans s’y attendre, aurait un peu le même pouvoir que le 1er janvier et ses bonnes résolutions, un jour au milieu de l’année où l’on pourrait quitter le brouillon , effacer l’ardoise, et tout remettre au propre sur une belle page blanche. Ce jour existe, enfin j’ai décidé qu’il existerait et je l’ai même vécu ainsi, il y a quelques jours à Montréal ! Nous étions le 1er juillet 2014 au Canada, jour férié, officiellement pour raison de fête nationale du pays.

Je ne suis résidente temporaire au Canada que depuis un mois, mais une chose déjà ne m’a pas échappé, être Québécois et être Canadien, ce n’est pas la même chose, enfin, de leur point de vue et réciproquement parlant. On m’a donc bien expliqué que le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, on commémore la fête nationale du Québec et le 1er  juillet celle du Canada…Quand soudain, un Montréalais me précisa l’irréparable:

_ « Mais officieusement le 1er, c’est le jour où toute la gang des Québécois déménage ou emménage ! »

_  Qui ? Quoi ?

N’est pas québécois celui qui ne déménage pas

1er  juillet, midi ! Valises à bout de bras, je sors de mon logement montréalais du Quartier Latin, temporairement prêté par l’amie d’une amie, d’un ami, pour rejoindre ma nouvelle colocation quartier Mile-End. A peine le temps de descendre le maudit escalier en colimaçon de 4 mètres menant de ma porte au trottoir, que j’ai bien cru, en une nuit, avoir été téléportée de Montréal aux souks du Caire.

Montreal, Plateau, 1er Juillet 1930 (Moving day)

Montréal, Plateau, 1er juillet 1930 (Moving day)

L’explication ? Chaque année, le 1er juillet, c’est la même histoire : des milliers de Montréalais déménagent en même temps. La raison de cette transhumance saisonnière ? Une tradition vieille du XVe siècle qui veut qu’au Québec les baux locatifs durent un an et  prennent tous fin le 30 juin.

Sous fond d’hymne national canadien, de commémorations et de flonflons, le 1er juillet, on fait et défait ses cartons. On vide les caves et dépoussière les greniers. Et dans l’élan de ce chambardement général, on utilise la rue pour entreposer ses meubles inutiles, laids, en trop, en double, en triple. Le résultat de ce grand capharnaüm ?

Les maisons montréalaises «dégueulent», tripes et boyaux sur leurs trottoirs

1er juillet. Moving day à Montréal

1er juillet. Moving day à Montréal .©A.G

 Alors pour le Québécois, tout est normal, mais pour la Française que je suis, il y a dans cet acte un patriotisme bizarroïde. Transposez la même chose en France, le jour du 14-Juillet et vous verrez, ça va vous faire tout bizarre.

Si les camions de déménagement pouvaient contenir tout ce que l’on voudrait, ça se saurait !

A Montréal, l’été est enfin bien là ! On se lave de ses péchés hivernaux. Les festivités estivales battent le pavé montréalais ! C’est le 1er juillet qu’on déménage pour mieux emménager, c’est ce jour-là et pas un autre où l’on se vide pour mieux se remplir ! La voilà donc la belle page blanche pour recommencer !

14h ! Dans la rue, on troque un canapé pour un matelas, une lampe de chevet pour une machine à café, on serait prêt à refiler gratuitement un frigo à ses voisins, histoire de faire de la place dans la camionnette de location. On porte, on pousse et on tire. On embarque en voiture, à vélo, en camion, à pied, en métro. Le locataire montréalais purge son intérieur, sue à grosses gouttes et sait aussi parfaitement enrôler dans ces plans machiavéliques, ses amis qui eux n’avaient pas besoin de déménager cette année.

Ne jamais dire à un Québécois qu’il est Canadien et inversement !

Sur 365 jours que contient une année, pourquoi avoir choisi pour instaurer cette loi de fin de bail le jour de fête nationale canadienne? Tiens ! Serait-ce un vieux  pied de nez des Québécois aux Canadiens ? Il y a une explication certaine mais entretenons le mystère…

Je m’amuse souvent à dire sans aucun préjugé qu’un Québécois, c’est un peu un Belge dans un corps d’américain. L’hypothèse se confirmerait-elle ? Car de vous à moi, en Europe, seuls Wallons et Flamands du royaume de Belgique s’oseraient à une telle démonstration d’amour vache. Comme le disent très bien mes amis de Wallonie : « Quand on rit, on rit. Mais quand on crache en l’air et qu’on dit qu’il pleut, c’est pas drôle ! » (1) Je dis ça, je dis rien !

Ne jamais demander à un Québécois pourquoi il déménage le jour de la fête du Canada ?

A Montréal, il est bientôt 17 h, sous une chaleur caniculaire, certains ont déjà terminé alors que d’autres ne font que commencer. Peu importe, les premières bières sortent des glacières, les livreurs de pizza tentent de se frayer un chemin et entre une descente de canapé et une montée de machine à laver, on admet que cette histoire de fin de baux le même jour, c’est un peu ridicule, surtout le jour de la fête nationale du Canada. Mais en même temps comme on dit ici « ça a toujours été même, et ostie qu’ça serait plate de déménager tout seul !» (2) 

Le western ne meurt pas

C’était donc en ce début de mois que j’ai investi ma nouvelle colocation. Et c’est vrai qu’à vivre, cet élan collectif montréalais pour emménager, j’ai trouvé que cette première journée du mois de juillet se donnait l’air d’être le bon jour pour tout proprement recommencer. J’avais trouvé en 4 jours un toit à me mettre sur la tête et en toute impartialité, le 1er juillet 2014, je venais de déménager comme les Québécois, et comme les Canadiens, je m’en allais assister sur le fleuve Saint-Laurent aux feux d’artifice donnés en l’honneur de la fête nationale canadienne.

Satisfaite j’étais d’avoir tenté de ne froisser ni l’un ni l’autre, mais le contentement fut de courte durée. A peine j’avais franchi la porte de mon nouvel appartement, que la dernière création murale fraîchement achevée de l’artiste montréalais Kevin Ledo, me fusilla d’un regard franc et frondeur. Crisse c’est bien maudit ! Il ne manquait plus que lui ! Un Amérindien !

Dans ma tête, l’harmonica d’une mauvaise version du western spaghetti de Sergio Leone, « Il était une fois dans l’Ouest » s’est mis à jouer. Jamais deux sans trois aussi dans ces histoires-là … Mais au fait, le 1er juillet, l’Amérindien  festoie-t-il ou (re)déménage-t-il ?

Graff de Kevin Levo - Quartier St Laurent - Montréal.

Graff de Kevin Levo – Quartier St-Laurent – Montréal. ©A.G

(1) Comprenez ce que vous comprendrez de cette expression belge.

(2) « C’est tellement ennuyeux de déménager tout seul! »

 

 

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aurora

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4 réflexions au sujet de « Il était une fois dans l’Ouest »

    • Alors j’ai un peu fait le début des Franco, pas tout, pour cause de voyage en Gaspésie. Le festival des nuits d’Afrique c’est en ce moment, et c’est bon!
      Merci Pascaline!

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