Ô Romeo Pourquoi es-tu Romeo?

Le scandaleux, le transgresseur, celui qui rutile le théâtre côté cour, côté jardin, par le haut et  par le bas, qui charge, incommode, astreint le regard  du spectateur,  celui qui vous vide, vous remplit, d’un théâtre d’images et de mots pesés…

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Le metteur en scène, scénographe, plasticien italien Roméo Castellucci revient, cet automne, à Berlin. Dans le cadre du Festival Foreign Affairs, organisé par la Berliner Festspiele,  l’artiste italien présente sa dernière création « The Four Seasons Restaurant », une mise en scène inspirée du poète romantique allemand Friedrich Hölderlin (La Mort d’Empédocle) et du  peintre expressionniste américain  Mark Rothko.

Allant moi- même à la première berlinoise, je livre ici comme unique explication pour cette nouvelle création, cette phrase tout droit retranscrite du dossier de presse: « Si Roméo Castellucci a intitulé sa création The Four Seasons Restaurant en hommage au refus que le peintre américain Mark Rothko fit à ce fameux restaurant new-yorkais d’y placer les toiles commandées, trouvant que la clientèle snob du lieu lui semblait soudain insupportable. » (1) 

Verdict, à la Première Jeudi 25 Octobre !

Il est Divin !  

En 2007,  Romeo Castellucci  est nommé Artiste associé par la Direction du festival d’Avignon pour l’édition 2008. Il y créait pour l’occasion une mise en scène unique de « La Divine Comédie » de Dante.  Enfer, Purgatoire, Paradis, les trois cantiques de cette œuvre littéraire grandiose du moyen âge auront soigneusement été essorés de leur charge sacrée par un Castellucci en totale conscience de son art. Le piège de créer une mise en scène à travers le prisme d’une lecture philosophique est totalement évité,  le metteur en scène choisit, sans détour,  de donner à sentir et ressentir,  le sacral de cette œuvre de Dante en la faisant suinter de tous côtés. Travailler avec l’Impossible avec un grand « I » permet souvent d’atteindre et de magnifier tous les possibles.

Inferno Festival d’Avigon Palais des Papes 2008

Sa ligne de conduite est aiguisée : 

L’Enfer: « il doit garder le caractère d’un monument de la douleur »
Tout commence avec l’attaque d’un homme – Castellucci lui-même – par des bergers allemands.
Le Purgatoire: « il doit garder le caractère d’un tourment existentiel »
Dans cet enfer-ci, les pères étranglent leurs bébés,  on met le feu aux pianos, l’acte incestueux est mis en scène, et pire encore pardonné par l’enfant.
Le Paradis: « il doit garder le caractère d’une muette contemplation » (2)
Dans l’église avignonnaise des Célestins, Castellucci plonge son spectateur dans le silence du recueillement et le macule d’une lumière aveuglante.

 

« On ne peut pas tout nettoyer avec de la lumière, parce que la lumière provoque toujours de l’ombre. » (3)

Paris, Avignon, Bruxelles, Berlin … au théâtre,  j’y ai mes coutumes, mes usages et mes amis (personne n’est parfait) à chacun ses vices et ses petites habitudes.  Et comme pour tout, les arts de la scène ont leurs rites : à chaque année, son scandale théâtral ! 2011 n’a pas failli à la règle, le scandale est « européen », le scandaleux est italien : 

T’as vu  le dernier Castellucci ? 

En 2011, du Vatican à Paris « Sur le concept du visage du fils de Dieu » de Romeo Castellucci est le spectacle dont tout le monde parle sans même l’avoir vu ! Les représentations jouées au Théâtre de la ville à Paris ont plutôt mal tournées ! Intégristes catholiques, membre de l’Action Française interrompent les représentations, le service de sécurité du théâtre se donne en spectacle et  des manifestants canardent la foule du premier étage du théâtre avec de l’huile de vidange. Des hurlements fusent, des contestataires montent sur scène hurlent au blasphème et s’écrient : « Christianophobie ça suffit ! »

Quelle est donc la teneur de ce spectacle, dont tout le monde parle et que peu de gens ont vu ?

Personnellement, je dus patienter jusqu’en mars 2012, pour trouver ma réponse, quand le spectacle fut présenté à Berlin au Théâtre Hebbel am Ufer Hau 1. Aucun scandale, ni débordements, une audience attentive face à une œuvre théâtrale rude, radicale et belle.

Sur la scène du mobilier blanc, moderne, design : à gauche, un canapé devant une télévision, au centre deux chaises autour d’une petite table à manger et à droite un lit  double. Au fond du plateau se dresse, en très grand le visage du Christ par Antonello de Messine. En action, deux hommes, un père et son fils. Le vieil homme est victime d’incontinences successives. Il souille le canapé, le sol, le lit. A ses côtés, son fils  prend soin de lui, le rassure, le lave, lui remet inlassablement ses couches.  Puis épuisé par les défécations incontrôlées et interminables, le fils finit par délaisser, dans ses excréments, ce père désarmé et pleurant.

La scène se déroule lentement sous le regard,  apaisant,  inquiétant et hypnotisant,  d’un autre fils, celui de Dieu… Ce portrait gigantesque du Christ en toile de fond face à cette relation père-fils est à la  limite du supportable. Non que le propos, les images ou les actes choquent par un avilissement originel, mais parce qu’en quarante-cinq  minutes, Castellucci nous interroge de façon foudroyante  sur le sens de la vie à travers le spectre de la foi.

Sur le concept du visage du fils de Dieu, la pièce de Romeo Castellucci. Crédits photo : ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

Sur le concept du visage du fils de Dieu, la pièce de Romeo Castellucci. Crédits photo : ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

La chair, la matière,  les odeurs d’excréments persistent et sont à la limite du supportable côté public, quand soudain des enfants entrent sur scène, leurs sacs d’écoles remplis de cailloux. Le visage du Christ sera caillassé pendant plus de dix minutes sans interruption. L’acte final est un chaos autant sur scène que dans nos esprits,  le portrait christique finit pas s’enflammer, pour ne laisser qu’une trace, celle d’une phrase : « You are not my shepherd » (« Tu n’es pas mon berger »). Bravissimo !

Le chercheur d’images

Castellucci nous sert et nous ressert encore, il nous gave d’images, de lumières, de références… il rassasie  un spectateur jusqu’à un écœurement honoré, on ne digère jamais ses créations, on les rumine.

Le véritable conflit spirituel et physique de ses représentations théâtrales se dilate en chaque spectateur, ça vous prend aux tripes, à l’estomac, à la gorge et ça sublime l’esprit. Contrairement aux apparences, le spectateur est au centre de l’œuvre, Romeo Castellucci lui tend un miroir et lui propose un  reflet inévitable.

Éviter de tomber dans le piège de l’érudition, éviter le problème de la culture en général, éviter un parcours déjà connu, déjà proposé, éviter la certitude rhétorique de l’actualisation du texte qui affadit et contraint à l’illustration, sont globalement les lignes de conduite castellucciennes.

Certains reprocheront beaucoup au théâtre de Castellucci, pendant que d’autres crieront  littéralement au génie, mais nous ne lui ôterons jamais une grande qualité, celle de renouveler sans cesse une question fondamentale :à quoi sert le théâtre ?

 
(1)    Dossier de presse Berliner Festspiele, Berlin, 2012
(2)    Dossier de presse Théâtre Le Maillon, Strasbourg, 2009
(3)    Propos recueillis et mis en forme par Paul LEFEBVRE festival Transameriques, 2012
Berliner Festspiele « Festival Foreign Affairs « 

Romeo Catellucci “Four Seasons Restaurant”

25 -26 Octobre 2012, 20h 

Rencontre avec Romeo Castellucci (25 octobre)

Vendredi 26 octobre 2012, Haus der Berliner Festspiele  Projection du film  « La Divine Comédie : Inferno » à 18h

 

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aurora

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