Romeo casse la baraque !

Photo: Arno Declair, 2013

ANNONCE : Que le public arrive vierge de tout, au sujet de cette CHOSE SCÉNIQUE ! L’esprit décapé de toutes informations au sujet de la CHOSE comme je l’étais pour la Première, le 17 mars 2013, à Berlin, dans le cadre du festival F.I.N.D (Festival International de la Nouvelle Dramaturgie).

Pas de panique, gardez votre calme !   Ceci n’est qu’une Critique de théâtre.

Celles et ceux qui par hasard tomberaient sur ce billet, et qui en plus auraient pour projet d’assister en avril et en mai à la dernière création du metteur en scène Italien Romeo Castellucci, Hyperon. Briefe eines Terroristenen (Hypérion, lettre d’un terroriste) au théâtre  Schaubühne de Berlin, si une coïncidence  telle  arrive (Je peux rêver !),  la lecture de ce  billet s’arrête ici-même. Pour les autres, la lecture continue…

J’entame donc ici mon 3ème article sur ce metteur en scène italien. « ENCORE ! » diront certains, « JE N’Y PEUX RIEN ! » leur répondrais-je.  Tomber dans l’univers théâtral de Castellucci et de sa compagnie Socìetas Raffaello Sanzio, c’est comme tomber dans un puits sans fond, on cherche à apprendre beaucoup sur sa chute puisqu’on sait qu’on ne remontera jamais.

Basé sur le roman épistolaire Hyperion oder Eremit in Griechenland (Hypérion ou l’ermite en Grèce) du poète romantique allemand Friedrich Hölderlin (1770- 1843), Hyperon. Briefe eines Terroristenen est la première collaboration de Romeo Castellucci avec un ensemble théâtral allemand. Le lieu est allemand, les acteurs sont allemands, la langue est allemande, … (Ja Wohl ! Meine Damen und Herren !) Mais les sous-titres sont en anglais!

Du titre original de cette œuvre poétique en prose, le metteur en scène substitue le mot « Ermite » et le remplace par celui de « Terroriste », l’intention castellucienne est lancée. Le spectacle peut commencer.

Le fardeau des idéalistes déçus

Hypérion personnage grec, rêvé par Hölderlin, incarne la   figure même de l’homme vouant à sa patrie une attention belle, ardente et humaniste. Malgré cet engouement sans fin, comme tout idéaliste, Hypérion  se confrontera brutalement à la réalité humaine, avec tout ce qu’elle comporte de discipline, de soumission, de servilité, de trahison et d’horreur.    De la Grèce Antique dévitalisée d’Hypérion, le lyrisme tranchant d’Hölderlin glisse alors  vers une critique  sévère et féroce pour son propre pays, l’Allemagne du XIXème.  
Le constat humaniste est déstabilisant à lire et à entendre mais le poète est grand et donne à sa prose le pouvoir d’un écho juste, qui raisonne encore aujourd’hui, ici, là-bas et partout. Extrait: […]« Je t’assure, mon ami, il n’y a rien de sacré que ce peuple ne profane et ne dégrade dans des vues intéressées. Ces barbares poussent la cupidité au point de faire métier et marchandise de ce que les sauvages mêmes ne dégraderaient pas, et ils n’en peuvent rien ; car partout où l’homme est dressé, il reste dans l’ornière, il ne cherche que son intérêt et n’est plus susceptible d’enthousiasme. Le plaisir, l’amour, la prière, la grande fête expiatoire qui lave les péchés, les doux rayons du soleil qui enchantent le captif et adoucissent le fiel du misanthrope, le papillon qui sort de sa prison, l’abeille qui butine, rien ne fait sortir l’Allemand de son assiette ordinaire, il ne lève pas même la tête pour voir le temps qu’il fait. » 

La mise en scène quant à elle, magnifie ce qu’elle est, une simple représentation. Aucune temporalité n’est fixe, aucun lieu n’est préétabli.  Le metteur en scène prend volontairement soin d’expulser toutes références à des Révolutions historiques ou contemporaines. La critique radicale de la réalité est à prendre ici-même dans son ensemble.

Foto: Arno Declair, 2013

Ce jour-là, à la Première, il était 20h et nous entrâmes là,  dans la salle.

Tohubohu habituel pour trouver son siège. Rapide courtoisie avec mon voisin de gauche (Guten Abend !) et de droite (Guten Abend !). Pas le temps de discuter, noir dans la salle. Le rideau se lève sur l’intérieur d’une maison moderne: cuisine, chambre, salon, salle à manger, tout est structurellement si bien agencé qu’on ne voit en rien les traces d’un quelconque décor théâtral.

Très furtivement, de dos, un homme enfile son cardigan, empoigne sa sacoche  éteint les lumières et quitte le domicile. Le vrombissement moteur d’une Ferrari cabriolet nous bourdonne dans les oreilles, puis silence. Pendant 10 minutes, rien que du décor et du silence. L’attention se porte alors sur l’ameublement et la décoration de cette maison ouverte sur scène. Les armoires sont rangées, le frigo est plein et les fleurs coupées sont belles. Côté public, le temps devient long.

POLIZEI ! Du fond de ce décor, déboule une armée d’une vingtaine de vrais policiers moulés dans leur panoplie d’intervention: casques, masques, armes, chiens. POLIZEI ! Ça hurle de tout côté, des fumigènes roulent à terre, de la fumée, un brouhaha ininterrompu. Après 10 minutes, d’un saccage sans nom sur scène, cette maison n’est plus qu’un amas de meubles explosés, éventrés…

On nous fait savoir qu « IL N ‘ Y A PLUS RIEN A VOIR! ». Les policiers armés de mégaphones envahissent les rangs du public. Ils nous hurlent de partir,  RAUS ! RAUS ! RAUS !  Dans la salle, personne n’ose bouger, nos sentiments internes s’entrechoquent. Les agents de l’ordre sont verbalement et physiquement insistants ; comme tout le monde, je reprends donc mon sac à main, mon manteau et me dirige vers la sortie.        Et c’est là que la prose de Friedrich Hölderlin pris un souffle inattendu sous la baguette contemporaine d’un Castellucci maître de sa création.

Ne sommes-nous pas tout simplement en train de jouer nous-même ?

Dans les couloirs du théâtre, l’agacement et l’incompréhension se font entendre. On ne veut pas croire que cette représentation n’était que cette CHOSE brutalement insensée et en même temps pourquoi pas ? C’est la confusion ! Certains  sur le départ remettent leurs manteaux, d’autres vont fumer une cigarette ou boire un verre.  Et puis, on commence à échanger son avis sur la CHOSE, les opinions divergent, mais personne ne part; nous connaissons la règle théâtrale : je sais bien que ceci n’est pas réel, mais j’y crois comme si ça l’était.

Après 20 minutes d’attente, un air de déjà-vu.

Foto: Arno Declair, 2013

Nous regagnons la salle et nos sièges. De nouveau une rapide courtoisie avec mon voisin de gauche (Sourire) et de droite (Sourire). Sur scène,  le chaos a laissé place à un univers doux, épuré et frais. Une chienne aveugle nous fait face pendant plus de 5 minutes. On la regarde, elle nous entend, nous sent. Étrangement, l’instant est  si singulier qu’il en devient BEAU. Une fillette rentrant de l’école, monte alors sur scène. Elle troque mécaniquement son cartable pour une couronne de lauriers dorée, prend la pose et récite.

Trois autres étranges créatures féminines la suivront : une jeune fille, une femme plus âgée, et une créature nymphée, chacune prendra le relais d’un texte d’une prose désarçonnante . La grâce des corps est comme suspendue, les gestes comme pétris dans  l’argile d’une scénographie  efficace  et saisissante. La représentation se poursuit pendant près de 1h15, l’ancrage est total.

Paradoxe de « l’irrépétable » : L’œuvre est le lieu d’une tension.

Depuis le Festival d’Avignon, en 2008, avec sa mise en scène de La Divine Comédie de Dante,  Romeo Castellucci confirme son attachement esthétique, théologique et sensitif pour le désordre. Sa théorie du chaos reste théâtrale, et performative. Le réel se joue chez lui par une suite d’événements contingents, fractionnés et authentiques.

Avec Hyperon. Briefe eines Terroristenen,  comme à son habitude, le metteur en scène italien ne trie pas, ne mesure pas, ne délimite pas, il ne se cantonne jamais au juste équilibre, à la recherche de l’harmonie dans sa globalité. Sur scène, il sait monter et démonter, il sait montrer et démontrer, à la fois le Règlement et le Dérèglement, la Norme et l’Anormal, le Classique et le Contemporain, le Beau et la Laideur, le Fait  et la Généralité, le Chronique et l’Anachronique ; il ne fait table rase de rien et  table pleine de tous les possibles, le tout en confiant à son spectateur l’action la plus précieuse qu’on puisse lui donner, celle de la Réflexion. 

Ô Romeo Pourquoi es-tu Romeo?
Mac Do ou Macbeth ?

A lire en format PDF: Hyperion oder Eremit in Griechenland 

Théâtre Schaubühne de Berlin.
Hyperon. Briefe eines Terroristenenles de Romeo Castellucci, d’après Friedrich Hölderlin, sous-titré en anglais.
  • 24 – 25 Avril 2013 à 20h
  • 07 – 08 Mai 2013 à 20h
  • 09 Mai 2013 à 19h30

    Foto: Arno Declair, 2013

 

 

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