Y’a pas photo !

J’ai connu un jeudi en juin qui avait mal commencé. Vous savez, il y a des jours comme ça !  Une journée où on laisserait bien sa tête dans son oreiller jusqu’au lendemain matin. Une journée où on perdrait bien tout son temps et son énergie à éteindre le réveil qu’on reprogramme à RE-sonner toutes les trente minutes. Une journée à qui on ne voudrait nominativement donner aucun  jour. Une journée qu’on laisserait bien là où elle se trouve,  ici-là-bas,  temporellement en plein milieu d’une semaine.  Une journée qui coïncidait pile-poil avec ce que j’appelle anciennement : «ma journée de congés » et tendancieusement  « mon day-off ».

Bref, cette journée-là  n’était rien de plus qu’une journée où l’on m’avait contractuellement permis de ne pas aller traîner mes pieds à mon job-alimentaire berlinois sans intérêts notoires. Une journée donc, où ma chef, après accord hiérarchique de son chef, m’avait accordé du temps de repos à moi la chef de personne, (je ne m’en plains pas, je suis déjà à temps plein  ma propre chef et ce n’est pas une mince affaire.)

Oscillant entre le plaisir immédiat de dormir toute la journée, et le remords  de ne pas me lever pour profiter d’une journée de congés, je tentais doucement mais sûrement de lier les deux options,  soit, passer ma journée à dormir de debout.

Quand soudain, mon téléphone sonna.

Au bout du fil –  je veux dire au bout de l’onde – une vieille amie française, rencontrée à Bruxelles, souvent revue à Cologne, où elle vit et réalise ses documentaires. Bref, elle me dit :

_  Aurore, je suis pressée, je fais vite, je t’explique, je suis à Berlin trois jours  pour le festival du Webdocumentaire Storytelling Online, tu fais quoi aujourd’hui  entre 14h et 17h ?

Euh, aujourd’hui, Oohh là, j’ai pour grand projet de dormir debout ! Pourquoi ?

_  J’ai un ami qui est l’assistant d’un professeur à la Kunstschule (l’école des Arts de Berlin) et qui m’a dit, hier soir, que dans le cadre du festival Web-docu, le photographe-reporter Patrick Zachmann de l’agence Magnum  passe cet après-midi à l’école pour rencontrer des étudiants en photographie ; il m’a proposé de venir, ça te dit de m’accompagner aussi ?

Jamais transportation ne fut si rapide !

Mon sang n’a fait qu’un tour, en deux temps trois mouvements, je me retrouve assise dans un petit bureau de l’Ecole des Arts de Berlin. Le volume de cet espace ne dépasse pas les 20 m2. Sous une lumière jaune et poussiéreuse, j’effectue un 360°sur moi-même, un patchwork d’affiches de tout genre recouvre une peinture murale salement roses-orangés, partout  des étagères bavent du papier de toute sorte, à mes pieds des livres d’art sont empilés à même le sol.

Rapide tour de table !

Au centre de la pièce, une table rectangulaire et six chaises où est assis,  Patrick Zachmann, à sa droite mon amie Mathilde, à sa gauche Cécile Cros (directrice associée de Narrative, production pour les nouveaux médias Paris),  leur faisant face, un berlinois, un italien et moi-même.

C’est son appareil argentique posé sur la table et le rhume au nez que Patrick Zachmann  prend ses repères :

_Vous pouvez tous vous présenter ?

Étaient présents,  un étudiant berlinois et un photographe free-lance italien, tous deux âgés d’une trentaine d’années. Le premier a pour l’essentiel réalisé des séries de photos sur trois de ses voyages en Pologne, au Bangladesh et à Belgrade. Le second est fraîchement de retour des soulèvements du Printemps arabe, qu’il a suivi sans  discontinuité. De ces expériences photographiques  en sont ressortis pour le premier : trois livres auto-édités et un  Web-documentaire auto-réalisé pour le second.

Quant à moi, je confesse à  mes compagnons de table,  ne pas être photographe, mais journaliste-blogueuse pour RFI et leur demande la permission d’assister à la discussion. Droit dans les yeux, Patrick Zachmann me demande alors du haut de son ton rauque et  faussement  nonchalant:

_  Pour qui  t’écris ?

Atelier des médiasMondoblog de Ziad Maalouf et Simon Decreuze…

Patrick Zachmann porta un mouchoir en papier à son nez, se moucha, fronça ses grands sourcils noirs ; puis un court silence s’engouffra dans les moindres recoins de la pièce, pas une page de tous ces livres autour de nous ne put détourner le souffle bref mais fort de ce courant d’air silencieux! Je savais que cette rencontre était privée et j’ai bien cru retrouver plus rapidement que prévu les creux moelleux de mon oreiller du jeudi.

_ Ah Ouiii ! Je connais  Ziad Maalouf,  je pense… j’ai souvent été invité par Philippe Couve pour l’Atelier des Médias… Bah Super, restes !

Grâce à mes grands chefs Mondoblogueurs, je venais de gagner mon ticket d’entrée dans une après-midi à débat photographique avec un des meilleurs photographes de l’agence Magnum. Il y a des petits bonheurs qu’on doit à soi et à d’autres, des petits bonheurs qui font de votre jeudi vide, un jeudi plein.

 « Je suis devenu photographe parce que je n’ai pas de mémoire. Mes planches contactes sont mon journal intime. » P.Zachmann

En 1976, Patrick Zachmann est photographe free-lance.  C’est en 1989, qu’il devient rapidement un des piliers de l’Agence Magnum. Depuis plus de trente ans, dans le cadre de ses travaux personnels ou de commandes, Patrick Zachmann s’intéresse aux questions liées à l’identité, à la mémoire et à l’immigration.

Deux regards sur l’avenir de la Chine

C’est seulement en 2009, que je découvre via Lemonde.fr, un des projets web-photo de Patrick Zachmann : Génération Tian’anmen –Avoir 20ans en ChineDans ce web-documentaire en trois parties, réalisé par la société de production Narrative de Laurence Bagot et Cécile Cros, Patrick Zachmann, qui travaillait à Pékin lors des mouvements de la place  Tian’anmen,  se rappelle  de cet événement et nous dresse le portrait croisé d’un Chinois, âgé de 20 ans en 1989, et d’une jeune étudiante chinoise en France, de 24 ans en 2009.

Crédit photo Patrick Zachmann

Crédit photo Patrick Zachmann

Quand je n’ai pas osé faire une photo d’un photographe !

La rencontre a durée 2h30, je vais raccourcir en quelques lignes.  Les deux photographes ont chacun montré leurs différents travaux.  Patrick Zachmann a partagé son expérience et son point de vue professionnel, sans omettre de demander  un avis et un ressenti à toutes les  personnes présentes.  Loin de la technique photographique, le débat  s’est pour l’essentiel articulé autour du conseil, du désaccord aussi et  d’une incroyable sincérité de la part de tous les protagonistes. Une chance d’avoir pu évoquer le photo-reportage et le web-documentaire en si petit comité et en si bonne compagnie.

Extrait de l’entretien traduit de l’anglais:

« Avant de prendre une photo, il faut prendre son temps et savoir pourquoi tu vas prendre une photo. »

« Tu dois capter une atmosphère, une histoire, mais en même temps, tu ne dois pas oublier qu’au moment de cadrer ta photo, c’est toi qui le fait. Etre photographe, ce n’est pas juste prendre des photos bien composées, où le cadre, la lumière et l’ombre sont parfaites.  Être photographe,  c’est surtout et avant tout penser son sujet, c’est-à-dire comment faire pour rendre compte en images d’un sujet.  Pourquoi tu veux prendre cette photo et comment tu vas le faire.  L’idée est de se dire comment faire pour démontrer que ces photos-là, seul toi peut les faire de cette façon. […] »

« Accepter et s’aider de la critique. »

« […] Pour les gens de ma génération qui ont commencé avec l’argentique, la démarche de prendre une photo était différente d’aujourd’hui avec le digital. Maintenant, c’est presque plus facile de prendre une bonne photo car tu peux en prendre beaucoup, ce qui est une très bonne chose, mais en même temps la possibilité du nombre que permet le digital devient un peu un piège pour le photographe puisqu’une fois toutes ces photos devant lui, il faut les trier et choisir LA bonne et ce n’est pas toujours si évident. C’est pourquoi je vous conseille de montrer vos photos à d’autres gens (éviter votre famille!)[…] »

« Comment faire correspondre l’intention avec  le  résultat ? »

« […] Personnellement, j’ai toujours besoin du regard d’une personne extérieure afin de prendre mes distances avec mes propres photos. Pour X raisons qui me sont propres, je peux être attaché à des photos qui ne sont pas aussi bonnes que je le crois. Et ça, je peux le voir à la réaction des personnes à qui je montre ces photos. Ils ne réagissent pas comme je le voudrais ou comme je l’aurais pensé. Moi par exemple, je vais vouloir montrer une photo à une personne, je vais lui expliquer mes intentions… Ensuite, quand tu montres cette photo à cette personne, tu peux être quasi certain qu’elle ne va pas  toujours voir tes intentions et c’est exactement là, précisément, qu’entre en compte un des grands  challenges de la photographie, essayer que l’intention corresponde au résultat. […] »

« […] Sélectionner ses photos, c’est très compliqué, c’est pourquoi je reste convaincu que le photographe a besoin de beaucoup de critiques extérieures pour faire le bon choix. Toi par exemple, dans tes trois livres, tu as de très bonnes photos mais elles perdent de leurs forces à cause d’autres photos moins bonnes  et subitement la personne qui va regarder tes livres de photos va s’ennuyer alors même qu’il a devant lui certaines très bonnes photos. […] »

 » […] Toi, avec ton Web-documentaire, c’est autre chose. Tes photos sont très bonnes mais quand je regarde ta vidéo, il me manque une histoire, il me manque ton histoire. A certains moments, j’ai envie d’entendre des commentaires ou de voir des traductions de ce que je vois sur tes photos […] il me manque un point de vue. Tu dois être encore plus proche de ton sujet.[…] »

Qu’est-ce qu’une bonne photo ? 

« […] Je me souviens un jour, le photographe Josef Koudelka était à l’agence Magnum. Je l’aperçois en train de trier des photos pour un projet d’édition et il était très excité  et il me dit : « Une bonne photo, c’est toujours quelque chose de magique ! »

Et c’est très vrai ! C’est difficile de définir ce qu’est une bonne photo. On peut essayer de donner une définition comme : qu’est-ce qu’un bon cadre et une bonne composition… mais ça reste des données rationnelles qui justement font disparaître la magie. Pour tenter de faire une bonne photo, tu dois essayer d’atteindre cette grande notion abstraite qu’est la perfection mais aussi savoir saisir l’accident. […] »

« En photo, j’aime être surpris. J’aime me surprendre moi-même et surtout je déteste  la répétition.C’est pourquoi il faut se forcer à changer de format et aussi à chaque fois, j’essaye de trouver la bonne forme pour le bon sujet. C’est très important car c’est très stimulant pour le photographe lui-même car il ne se répète pas.  Après, je reste convaincu qu’on répète toujours la même chose en photographie, le même sujet, la même obsession mais nous changeons juste la forme […] »

« Trouver sa propre identité et que celle-ci ait du sens dans ses photos. »

« […] Il faut toujours avoir l’esprit qu’un autre photographe ne fera jamais la même photo que toi car personne n’a la même approche et la même relation avec les gens que tu auras pris en photo. Tu vis tes propres relations aux gens que tu photographies. Tu vis aussi tes propres expériences quand tu voyages.  Le point de vue est une des choses les plus importantes en photo car c’est ta position et  ton angle, c’est là où tu te trouves et la manière dont tu vois la réalité […] »

A réécouter : P. Zachmann dans l’Atelier des Médias interview par Philippe Couve 28/07/2009

A consulter le catalogue photo en ligne de Patrick Zachmann regroupant toutes ses photos de 1976 à aujourd’hui.

RWANDA. June 2000. © Patrick Zachmann/Magnum Photos
RWANDA. June 2000. © Patrick Zachmann/Magnum Photos

 

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aurora

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5 réflexions au sujet de « Y’a pas photo ! »

  1. Super article, les photos sont incroyables, et peut être un brin provoquantes (Ou devrais-je dire réaliste?), ce qui semble coller avec le portrait du photographe que tu dresse, où bien est-ce ton air impressionné que je perçois?quoi qu’il en soit Je m’y suis crue avec toi!

    • Contente que j’ai pu de transporter dans cette petite histoire! Et oui, j’étais très intimidée surtout de rencontrer un photographe dont j’apprécie depuis un moment le travail! C’est mon côté midinette !

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